Identité graphique

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Lorsque Tatiana F-Salomon m’a appelé pour visualiser le logo de la future Association JamaisSansElles, elle savait pertinemment que je ne me servirai que de typographie. C’est mon métier depuis aussi longtemps que je me souviens de ma plus tendre enfance. La question était donc de savoir comment on peut scénographier trois mots, qui chacune dit autre chose. Fervent lecteur de Roland Barthes, je me devais de trouver du sens à ce que j’allais proposer.

JAMAIS = adverbe & injonction. Très forte connotation. ÇA doit parler fort. Une affirmation qui ne supporte pas la contradiction. Une injonction performative. Caractère choisi : Nord Compact de Roger Excoffon. Il faut juste se souvenir qu’on doit entre autre à cet immense artiste graphique du XXème siècle le logo d’Air France et autres petites joyeusetés tout aussi célèbres comme des affiches pour Pathé ou Bally (le chausseur).

SANS = préposition. Non que le mot soit moins important que le précédent, c’est dans le contraste avec le Nord Compact qu’il va trouver son expression la plus forte. En effet, hurler ne sert à rien. Il s’agit d’affirmer, sans craindre. D’enjoindre sans obliger, convaincre sans terroriser. Ici nous sommes dans la pédagogie d’un mot, de cette préposition qui va lier la conclusion : ELLES. J’ai choisi de rester dans l’univers d’Excoffon avec son Antique Olive maigre, exécuté par la main d’un maître calligraphe José Mendoza y Almeida.

ELLES = pronom. Ou Pro-nom. C’est bien entendu le mot clé du logo. Le mot-image qui doit interroger, interpeller, et séduire par sa simplicité et son expressivité. J’ai choisi d’utiliser le CG Gothic N°2 dessiné en 1999 par André Gürtler (d’après sans doute un dessin de Morris Benton Fuller (1903) et du Studio de la Monotype (1993). C’est la lettre S qui m’a décidé de ce choix. Une des lettres les plus difficiles à dessiner. Véritable casse-tête pour nombre de designers. Et le logo c’est JAMAIS SANS ELLES. Donc un pluriel absolument impératif. Catégoriel. Il s’agit de s’adresser aux influenceurs, à ceux qui forment des plateaux de discussions, des forums de débats, voire des boards de Direction, de songer que la présence d’ELLES est indispensable si l’on veut tenir compte de la réalité sociale, économique et humaine. Le S se devait donc d’être d’une rare élégance.

Puis vient l’imagination du designer. Inclure les deux L, prolonger le L intérieur pour toucher & motiver le bloc d’injonction négative au-dessus. Bien plus qu’une figure de style il s’agit d’illustrer par la typo la nécessité de collaborer pour aller vers un partage mixte des opinions, de positions professionnelles, humanistes & sociales. La verticalité dynamique de ELLES venant ainsi sur-signifier leur présence nécessaire ou leur absence trop souvent et hélas constatée. La couleur bleue cyan sur les deux L devant élargir le débat à l’ensemble d’un espace public qui sans être politisé puisse pour autant fédérer toutes les bonnes volontés sur cette question centrale de la représentativité des femmes. Il suffit de voir les signataires de l’Appel, pour se rendre compte de l’éventail des courants qui convergent vers les mêmes constats.

La typographie est mon métier. L’Humanisme n’est pas un métier. C’est une éthique.

 

Peter Gabor
Peter Gabor

Peter Gabor, designer graphique. Fondateur et manager de typogabor, un des plus célèbres ateliers de photocomposition et phototitrage entre 73 et 93. Il tient un blog invité par LeMonde.fr : « Design et typo« .