Le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, s’est tenu, à la Cité des sciences, l’événement “Énergie nucléaire : enjeux et avenir – Jamais Sans Elles”, voici la transcription de l’intervention de Tatiana F-Salomon, présidente-fondatrice de notre association.
Cet événement organisé par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, en partenariat avec le CEA et #JamaisSansElles a eu lieu en amont du Sommet sur l’énergie nucléaire.
Pour relever les grands défis scientifiques et énergétiques de demain, la France a besoin de tous les talents : c’est le sens de l’engagement de #JamaisSansElles pour une innovation humaniste et éthique, fondée sur la mixité et une gouvernance partagée.

Discours de Tatiana F-Salomon – « Science sans conscience » : femmes, gouvernance et avenir du nucléaire
Cité des Sciences, Paris, 8 mars 2026
En cette Journée internationale des droits des femmes, je voudrais commencer par les mots de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
Nous nous réunissons aujourd’hui dans un contexte géopolitique marqué par des ruptures profondes et un indéterminisme croissant. Un nouveau paradigme s’annonce, qui durcit notre modèle de civilisation et impose un ton plus guerrier, guidé par la realpolitik.
Pourtant, au cœur de ces défis, nous devons veiller à ne pas sacrifier l’humanisme. La science de l’atome ne saurait devenir un outil de domination ; elle doit rester un moyen de protection et de progrès pour l’humanité tout entière.
Le nucléaire — civil comme militaire — est un enjeu stratégique majeur pour notre avenir. Il ne peut être pensé, décidé et construit sans les femmes qui représentent la moitié de l’humanité.
Dans son récent discours, le président Emmanuel Macron a rappelé que la France sera dotée d’un feu nucléaire modernisé, puissant, souverain et adapté aux menaces actuelles. De fait, la sécurité de la France et de l’Europe repose en grande partie sur cette force de dissuasion.
Mais cette ambition renforce notre conviction profonde : la nécessité d’une gouvernance partagée entre les femmes et les hommes, dans tous les domaines, y compris les plus régaliens comme la défense et le nucléaire.
C’est précisément ici que la présence des femmes s’avère essentielle. Elles contribuent à une réflexion éthique profonde, une conscience morale qui interroge les implications de la science — les risques d’abus, la responsabilité collective, les garde-fous contre l’escalade.
Comme l’a dit le Président, l’énergie nucléaire est un « prodige inégalé » capable de miracles. Nous devons cependant ne pas oublier que les risques et les opportunités qui viennent avec chaque progrès technique ou technologie sont les deux faces d’une même pièce, l’une aussi importante que l’autre.
Nous avons besoin non seulement d’une intelligence logique et rationnelle, mais aussi d’une intelligence du cœur, une évolution des consciences, ici et maintenant. Les voix qui portent l’empathie, le soin et une vision alternative de la force — au service de la paix plutôt que de la confrontation — sont souvent des voix féminines.
Aujourd’hui, il y a un véritable enjeu à inciter les femmes à s’investir dans la filière du nucléaire civil. Cette énergie décarbonée à bas coût, qui sera mise en lumière lors du sommet à Paris le 10 mars, offre des perspectives immenses pour l’indépendance énergétique, essentielle pour maintenir nos démocraties.
Cependant, le nucléaire civil ne doit pas devenir une science purement utilitaire, destinée à satisfaire un « besoin vorace des nouvelles technologies », notamment d’intelligence artificielle, ni un projet purement sécuritaire sans éthique soutenable. Dans ce paysage géopolitique de ruptures et de guerres, le récit viriliste domine encore trop souvent. Les femmes restent quasiment invisibles dans les discours sur la défense, renforçant une vision genrée de ce domaine comme masculin par excellence — puissance, commandement, technologie. Cela perpétue l’exclusion, alors que les conséquences des décisions prises affectent tout le monde, et en fait particulièrement les femmes, compte tenu de leur implication plus directe dans la cohésion sociale, familiale, locale, surtout en temps de crise.
Attention, donc, à ne pas utiliser le sujet de la féminisation du nucléaire civil comme un vernis pour masquer l’absence des femmes dans la gouvernance du monde. Promouvoir le nucléaire civil au féminin est une excellente idée, mais l’absence de voix féminines dans les cercles de décision et les hauts commandements n’est pas anodine. Nous devons y réfléchir collectivement.
Chez #JamaisSansElles, nous affirmons un principe simple : les femmes ne demandent ni grâce ni faveur, mais la reconnaissance pleine et entière de leur compétence et de leur légitimité, comme êtres humains libres et égaux en dignité et en droits.
Pour en revenir au thème de cette journée, réjouissons-nous et encourageons toujours davantage les femmes — chercheuses, ingénieures, expertes, étudiantes — à rejoindre la recherche nucléaire civile qui assure notre indépendance énergétique, si précieuse pour la société. Mais ne nous arrêtons pas là : allons aussi vers plus de femmes dans le nucléaire de défense et de sécurité, là où se joue l’avenir de l’humanité, au cœur du commandement et de la puissance technologique aujourd’hui mise en avant à l’échelle nationale et internationale.
Femmes et hommes, ensemble, construisons un monde où la gouvernance sera enfin partagée. Un monde où la science nucléaire sert la paix, l’éthique et l’humanité.
Et in fine, puisque notre féminisme est un humanisme, je tiens à rappeler, une fois encore, ces paroles essentielles : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Et plus encore : avant toute chose, et après tout, c’est la beauté–bonté qui sauve le monde.
Face à l’aridité des cœurs — cette sécheresse morale qui nous rend indifférents aux souffrances et aux misères d’un monde désaxé, livré à la folie meurtrière des monstres d’hubris —, je fais miennes les paroles d’un ami et rabbin qui les a d’ailleurs payées de sa vie : « Aimez-vous les uns les autres ! »
Oui, assumons d’aimer.
Assumons de nous traiter avec amitié, avec bienveillance, avec respect, avec dignité !
Assumons-le face aux regards ironiques, face aux accusations de naïveté ou de simplisme.
Car comme dit aussi #IbnArabi,
De l’amour nous sommes issus.
Selon l’amour nous sommes faits.
En d’autres termes, l’amour est l’autre nom de l’humanité !
Merci pour votre attention.
Lecture
Extrait de « Citadelle » d’Antoine de Saint-Exupéry
Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose.
Si je communique à mes hommes l’amour de la marche sur la mer et que chacun d’eux soit ainsi en pente à cause d’un poids dans le cœur, alors tu les verras bientôt selon leurs mille qualités particulières.
Celui-là tissera des toiles, l’autre dans la forêt par l’éclair de sa hache couchera l’arbre.
L’autre, encore forgera des clous, et il en sera quelque part qui observeront les étoiles afin d’apprendre à gouverner.
Et tous cependant ne seront qu’un.
Créer le navire ce n’est point hisser les toiles, forger les clous, lire les astres, mais bien donner le goût de la mer qui est un, et à la lumière duquel il n’est plus rien qui soit contradictoire ; mais communauté dans l’amour.
Créer le navire, ce n’est point le prévoir en détail.
Car si je bâtis les plans du navire à moi tout seul, dans sa diversité, je ne saisirais rien qui vaille la peine.
Tout se modifiera en venant au jour et d’autres que moi peuvent s’employer à ces inventions.
Je n’ai point à connaître chaque clou du navire.
Mais je dois apporter aux hommes la pente vers la mer.
Le désir de la mer !
Antoine de Saint-Exupéry
Citadelle, Paris, Gallimard, 1948
Le désir de la mer ! – LE DÉSIR DE L’HUMANITÉ !
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