Le 26 mars 2026, lors de la Journée #JamaisSansElles chez SAP France, Tatiana F-Salomon — présidente-fondatrice du mouvement — a pris la parole devant les participants, dont les jeunes du Pôle Junior, en présence d’un panel intergénérationnel réunissant dirigeants, journalistes et professionnels engagés. Face à cette nouvelle génération confrontée aux défis de l’intelligence artificielle, elle a livré un discours sur le monde qui vient : l’âge de l’indéterminisme, la nécessité de désapprendre, et le pari d’une gouvernance partagée et d’une conscience humaniste collective comme seules boussoles fiables.

Dans un monde devenu imprévisible, ce n’est plus le pouvoir qui fait la force, c’est la conscience.
Le Chaos comme opportunité
L’enjeu n’est plus la préservation de ce qui a été. L’enjeu est l’adaptation à un nouveau paradigme qui est déjà là.
Comme dit Nietzsche : « Il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse ».
Le monde que nous avons appris à comprendre n’existe plus.
Nous ne sommes plus dans l’ère de la prévisibilité. Nous ne sommes plus dans l’ère de la causalité linéaire, où les causes produisaient des effets mesurables, où les stratégies étaient stables et où les équilibres géopolitiques reposaient sur des alliances durables et des règles claires. Nous entrons dans l’âge de l’indéterminisme. Un âge où l’incertitude n’est plus une exception, mais la norme. Un monde de bifurcations incessantes, de basculements imprévisibles et de cascades chaotiques.
Un monde où la fragmentation est partout : fragmentation des sociétés, des identités, des vérités, des économies, des alliances et même des consciences. Les États-nations se fissurent : populismes, séparatisme, hyperindividualisme, guerres hybrides…
Les grands récits collectifs s’effondrent. Les frontières deviennent poreuses que ce soient les frontières physiques, numériques ou cognitives. Tout est interconnecté, intriqué, et donc fragile.
Dans ce contexte, les technologies ne sont plus de simples outils accélérateurs. Elles sont devenues les nouveaux champs de bataille, comme on le voit avec l’intelligence artificielle, les algorithmes de désinformation, les armes cyber, les deepfakes. Ces nouveaux outils permettent même de frapper sans déclarer la guerre, de manipuler sans laisser de traces, de déstabiliser sans déplacer une armée. C’est la cyberguerre permanente, la guerre cognitive qui ne dit pas son nom. Les esprits sont attaqués avant même les territoires. Dans cette guerre, on ne sait plus qui attaque, ni même si l’on est attaqué !
Et le plus vertigineux, c’est que ce nouveau monde n’est pas un futur lointain. Il est déjà là. Il est notre quotidien. Il redéfinit, en temps réel, les rapports de force, les sources du pouvoir et les conditions mêmes de la souveraineté. Face à cette indétermination généralisée, deux chemins s’ouvrent à nous : soit nous nous laissons submerger par le chaos et la fragmentation, en tentant de colmater les brèches avec les outils du XXe siècle ; soit nous choisissons de transformer cette crise, ce chaos, en opportunité.
Je le répète cette phrase de Nietzsche encore et encore : « il faut encore avoir du chaos en soi pour pouvoir enfanter une étoile qui danse ».
C’est bien sûr cette deuxième voie que porte #JamaisSansElles — mouvement féministe humaniste. Face à ces défis, nous refusons le fatalisme, mais nous refusons aussi de faire de la technologie le bouc émissaire de notre renoncement à l’humanisme. Nous entendons simplement replacer l’humain au cœur de toutes nos actions. Nos piliers sont clairs et non négociables : équité – éthique – dignité – concorde – égalité – confiance -respect – solidarité – fraternité.
La gouvernance partagée : l’acte final de cohésion
Quand nous parlons de gouvernance partagée, ce n’est pas un slogan, ce n’est pas accessoire, c’est fondamental ! C’est ce qui transforme les valeurs en réalité vivante. Parce que les femmes représentent la moitié de l’humanité, leur place ne peut plus être une exception, une concession faite de bonne ou mauvaise grâce, un quota consenti. Elle doit être structurelle. Face au modèle traditionnel — qu’on peut qualifier de patriarcal, même si ce mot est devenu piégé —, nous proposons une gouvernance horizontale et égalitaire, où femmes et hommes construisent ensemble les décisions qui engagent notre avenir commun.
Notre approche repose d’abord sur le respect mutuel et la réconciliation, mais aussi sur la transparence et la responsabilité partagée : l’échec comme le succès appartiennent à tous et à toutes. Il ne peut y avoir de cohésion dans la suspicion, dans l’affrontement structurel ou la récrimination permanente, qui ne peuvent que perpétuer les vieux schémas de domination ou les réflexes de désignation de boucs émissaires.
Dans l’âge de l’indéterminisme, cette gouvernance partagée devient une arme stratégique : elle rend nos sociétés plus résilientes face aux manipulations cognitives et aux crises systémiques. Une décision prise par seulement la moitié de l’humanité est nécessairement aveugle à toute une partie du réel. Une décision prise ensemble voit plus loin, anticipe mieux et protège davantage. C’est ainsi que nous construisons un monde plus solidaire, plus responsable, plus conscient et plus humain.
On ne peut pas se préparer à ce qui n’a pas encore été créé. On peut seulement développer un esprit qui ne s’effondre pas quand le sol se dérobe sous nos pieds.
Le nouveau paradigme
On ne peut pas se préparer à ce qui n’a pas encore été créé. On peut seulement développer un esprit qui ne s’effondre pas quand le sol se dérobe sous nos pieds. Un défi immense, extraordinaire, mais aussi vertigineux s’annonce : non plus faire du neuf avec du vieux, mais faire du neuf avec du neuf, sans perdre ce qui fait de nous des êtres humains. Nous refusons de sacrifier notre humanité aux intelligences artificielles. Ce qui est en cours n’est pas un simple ajustement, mais une mutation profonde de notre rapport au monde et à l’humanité. Mais aussi au pouvoir.
Les technologies émergentes ne changent pas seulement les outils : elles redéfinissent le terrain, les règles du jeu et les objectifs eux-mêmes. L’intelligence artificielle n’est pas une avancée parmi d’autres. Que serait un monde où les décisions stratégiques et militaires seraient confiées à des algorithmes ? Où les armées seraient composées d’humanoïdes, voire des clones, pilotés par des IA ?
Ce qui était n’est plus. Ceux qui continuent d’analyser le monde avec les paradigmes du XXe siècle sont dépassés. Ils ne perçoivent même pas les dynamiques qui les submergent.
Apprendre d’urgence à désapprendre
Ce monde n’appartient pas à un futur lointain. C’est aujourd’hui qu’il émerge, échappant aux cadres de pensée traditionnels. Les repères d’hier font aujourd’hui obstacle à une perception objective du réel et des enjeux présents. C’est pourquoi la capacité à désapprendre, à remettre en question nos certitudes et à embrasser I’incertitude devient plus précieuse que les savoirs accumulés.
Vers une nouvelle conscience humaniste et stratégique, c’est ici que se joue notre avenir commun. Nous devons nous déprogrammer et acquérir ou développer une conscience nouvelle, capable d’anticiper, de guider et d’humaniser la mutation technologique et géopolitique en cours.
Cette nouvelle conscience ne peut être qu’humaniste, c’est-à-dire faire de l’être humain – avec sa dignité, son libre arbitre, son empathie et sa capacité à créer du sens – la valeur suprême et non négociable. Et donc refuser que l’humain devienne une variable d’ajustement dans des algorithmes.
Cette conscience est par ailleurs stratégique : car sachant que le pouvoir passe désormais par la maîtrise des données, des narratifs et des intelligences artificielles, elle doit être en mesure d’intervenir en amont du verrouillage algorithmique, pour contrer les effets pervers et pour atténuer les vulnérabilités issues de notre dépendance croissante vis-à-vis de ces technologies. Bref, pour que l’IA soit au service de l’humanité, et non qu’elle l’asservisse.
Enfin, cette conscience est nécessairement collective. Elle s’appuie sur une gouvernance équitable, transparente et véritablement partagée.
Pour cela, les citoyens que nous sommes doivent individuellement prendre conscience de la situation réelle, comprendre les enjeux de ce nouveau paradigme, et bien sûr se former aux compétences numériques et cognitives. C’est d’ailleurs l’une des actions prioritaires de #JamaisSansElles, notamment auprès des jeunes générations. Nous devons aussi exiger collectivement des garde-fous éthiques, construire des alliances fondées sur la solidarité, et inventer des modèles qui, encore et toujours, placent la conscience humaine au centre.
L’avenir ne se subit pas. Il se construit. Ensemble.
Cette nouvelle conscience n’est pas une utopie. Elle est une nécessité, une urgence et une responsabilité. Elle transforme peur en lucidité, l’incertitude en opportunité, la diversité en force. Et le chaos en occasion de devenir plus humains dans un monde devenu inhumainement puissant.
C’est cette conscience que #JamaisSansElles s’efforce de susciter et d’incarner, jour après jour.
Parce que l’avenir ne se subit pas. Il se construit. Ensemble. Tous ensemble. Avec – je le répète – conscience, éthique et humanité.
Dans un monde devenu imprévisible, ce n’est plus le pouvoir qui fait la force, c’est la conscience.
L’espoir est là !
Une question, pour finir – qui m’empêche de dormir ! : serons-nous conscients de ce que nous faisons au monde… et à nous-mêmes, avant qu’il ne soit trop tard ?
Laisser un commentaire