Intelligences PluriElles : l’IA, nouveau paradigme civilisationnel

L’intelligence artificielle ouvre un basculement qui dépasse largement la seule innovation technologique. Avec Intelligences PluriElles, Tatiana F-Salomon propose de penser ce changement comme un nouveau paradigme civilisationnel, qui oblige à reconsidérer notre rapport à l’intelligence, à l’autonomie humaine, au discernement et aux valeurs qui doivent orienter ce nouveau monde.

Par Tatiana F-Salomon, présidente-fondatrice de #JamaisSansElles

L’intelligence artificielle n’est pas seulement une innovation technologique. Elle est une bascule de civilisation.

Comme la révolution copernicienne a décentré la Terre, la révolution de l’IA décentre l’humain : nous passons d’un monde où l’intelligence était pensée d’abord comme une faculté propre à l’être humain, à un monde d’Intelligences PluriElles.

Intelligence humaine. Intelligence artificielle. Intelligences collectives. Intelligences animales, naturelles, écosystémiques. Intelligences hybrides. Et peut-être, demain, d’autres formes d’intelligence encore, radicalement étrangères à notre expérience ordinaire.

L’humain n’est plus le centre exclusif de l’univers de l’intelligence. Il devient l’une des formes d’intelligence dans un paysage cognitif beaucoup plus vaste. Ce déplacement est immense. Il nous oblige à revoir notre place, notre singularité, notre rapport à nous-mêmes, aux autres, au vivant, aux machines, au monde et à l’univers.

L’IA transforme déjà notre rapport à la connaissance, au travail, au pouvoir, à la création, à l’éducation, à l’identité humaine. Elle produit, synthétise, génère, automatise, prédit, conseille, accompagne, simule, influence. Elle ne se contente pas d’améliorer ce qui existe. Elle redéfinit pratiquement tous les éléments fondamentaux sur lesquels s’établissent nos sociétés, et l’ensemble de la perspective humaine. C’est le propre d’un paradigme civilisationnel.

Mais un paradigme n’est jamais neutre : il porte toujours des valeurs, explicites ou implicites, un projet, une éthique, un parti pris anthropologique. La question est alors : qui va façonner ce nouveau paradigme, et selon quelles valeurs ?

Aujourd’hui, les forces dominantes poussent largement vers l’efficacité, la puissance, l’accélération, la performance, l’abondance, la compétition géopolitique et économique. Mais cette trajectoire ne saurait suffire.

Rien ne rendrait l’humanité plus vulnérable qu’une innovation sans responsabilité, une puissance sans discernement, une science sans conscience, une intelligence sans cœur.

Nous ne pouvons pas entrer dans l’ère de l’IA avec une conception appauvrie de l’humain, de l’intelligence et de la dignité. L’urgence est humaniste. Il ne s’agit ni de refuser l’IA, ni de l’idolâtrer, mais de cultiver le discernement.

Former aux nouveaux outils ne suffira pas. Précisément parce qu’ils ne sont pas de simples outils, rendus accessibles au sein d’une société dont le paradigme général demeurerait le même. Il nous faut renforcer notre souveraineté intérieure : plus que jamais, apprendre à penser par soi-même, à distinguer les faits des récits, les informations des manipulations, l’assistance de la dépendance…

À l’école, dans les entreprises, dans les institutions, dans la vie citoyenne, la question sera décisive : voulons-nous des humains autonomes et critiques capables de penser avec l’IA sans lui abandonner leur discernement, ou de simples utilisateurs efficaces d’un système qui leur échappe de plus en plus largement et au sein lequel ils deviennent optionnels ?

Face à un tel défi, les enjeux d’éducation sont centraux. Mais le basculement est général, et le nouveau paradigme concerne et doit donc impliquer l’ensemble des citoyens, de manière transgénérationnelle. Pour en saisir les enjeux et être en mesure d’y participer pleinement, la remise en question et l’apprentissage permanents seront essentiels.

L’IA peut produire une immense démocratisation de l’accès au savoir, une personnalisation inédite de l’apprentissage, un soutien précieux aux enseignants et aux élèves. Mais elle peut aussi aggraver les inégalités, la dépendance, le désengagement cognitif, la standardisation intellectuelle et culturelle, la déshumanisation de la transmission.

Tout dépendra de notre intention, et de notre vigilance. Tout dépendra des valeurs que nous déciderons de placer au cœur de ce nouveau monde.

Pour nous, l’humanisme doit être et rester le principe directeur de l’action, à la fois le phare indiquant le rivage à atteindre et la méthode permettant de naviguer sur cette mer incertaine et indéterminée.

Dans ce cadre, nous pensons qu’il est urgent de promouvoir une pédagogie du discernement et de la responsabilité. Une pédagogie capable de ne pas opposer la puissance de l’esprit et l’intelligence du cœur, et qui ne sépare pas la connaissance de la conscience, la technique du vivant, l’innovation de l’intérêt général, le calcul de la relation.

Notre conviction est simple : le nouveau paradigme n’est pas simplement technologique ; il est de facto civilisationnel. C’est pourquoi il doit s’accompagner d’une réflexion plus large, éthique, relationnelle, anthropologique.

Il ne s’agit pas seulement de ce que nous pouvons faire avec l’IA, mais de ce que nous voulons devenir à son contact.

C’est à cette question, profondément, fondamentalement humaniste, que nous voulons répondre avec l’initiative “Intelligences PluriElles” de #JamaisSansElles. Dès la rentrée 2026. Avec lucidité, courage et persévérance. Sans oublier la beauté/bonté qui sauve le monde !

Tatiana F-Salomon

 

Ce texte a été publié initialement par Tatiana F-Salomon sur LinkedIn. Illustration : TFSalomon, SachaQS et ChatGPT.

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